Un professionnel libéral qui passe en SELARL fait souvent la même découverte dans les mois qui suivent : l’argent s’accumule dans la société. Le cabinet fonctionne, la rémunération est versée, les cotisations sociales sont payées — et il reste un excédent.
C’est à la fois la force et le piège de la SELARL. La force : l’argent conservé dans la structure n’est soumis qu’à l’impôt sur les sociétés (15 % jusqu’à 42 500 € de bénéfices, 25 % au-delà), bien en dessous du taux marginal à l’IR. Le piège : une trésorerie qui dort se déprécie. À 2 % d’inflation annuelle, 100 000 € perdent plus de 18 000 € de pouvoir d’achat en dix ans.
Gérer la trésorerie d’une SELARL, c’est donc naviguer entre trois exigences : maintenir la liquidité opérationnelle, respecter les contraintes juridiques et déontologiques propres aux professions libérales réglementées, et faire travailler les excédents intelligemment. Ce guide fait le point sur les règles applicables en 2026 et les stratégies concrètes à mettre en œuvre.
Ce qui distingue la trésorerie d'une SELARL de celle d'une SARL classique
Avant d’aborder la gestion, il faut comprendre les spécificités structurelles de la SELARL. Ce n’est pas une SARL comme les autres : elle est soumise aux règles de la profession libérale réglementée, ce qui crée des contraintes sans équivalent dans le droit commercial ordinaire.
L'IS comme socle fiscal de l'accumulation
Par défaut, la SELARL est soumise à l’impôt sur les sociétés. Seule la rémunération versée au professionnel est soumise aux cotisations sociales et à l’IR. Le bénéfice restant — non distribué — n’est taxé qu’à l’IS : 15 % jusqu’à 42 500 € de bénéfices et 25 % au-delà (taux en vigueur en 2026). Ce différentiel par rapport au régime BNC en nom propre — où l’intégralité du bénéfice est soumise à l’IR et aux cotisations sociales, soit 50 à 70 % de charge totale selon le niveau de revenus — est le principal moteur de l’accumulation de trésorerie en SELARL.
Conséquence directe : il est économiquement rationnel de ne pas tout distribuer. Mais cette logique a une limite : la trésorerie ne peut rester indéfiniment sur un compte courant non rémunéré sans coût d’opportunité.
Le changement fiscal de 2025 sur la rémunération technique
Depuis le 1er janvier 2025 (confirmé par l’arrêt du Conseil d’État du 8 avril 2025 et la réponse ministérielle du 10 février 2026), la rémunération perçue par les associés de SELARL pour l’exercice de leur activité libérale est imposée dans la catégorie des BNC — et non plus des traitements et salaires ni via l’article 62 du CGI. L’abattement forfaitaire de 10 % pour frais professionnels, qui s’appliquait à ces rémunérations, est supprimé depuis le 1er janvier 2025.
Obligation déclarative : les associés doivent désormais déposer une déclaration 2035-SD (régime de la déclaration contrôlée) si le chiffre d’affaires excède 77 700 €, ou relever du régime micro-BNC en dessous de ce seuil. Cette réforme exige une coordination renforcée avec l’expert-comptable et une distinction précise entre rémunération technique (libérale, imposée en BNC) et rémunération de mandat (gérance, imposée en traitements et salaires pour les dirigeants minoritaires).
Les contraintes déontologiques sur l'emploi des fonds
Une SELARL n’est pas libre d’investir sa trésorerie comme une holding commerciale. La loi encadre les actifs que peut détenir une société d’exercice libéral. En particulier, une SELARL ne peut pas acquérir directement un bien immobilier destiné à du locatif résidentiel non professionnel. Ce type d’investissement, s’il est souhaitable, doit passer par une structure dédiée — typiquement une SCI — dans laquelle la SELARL peut prendre une participation ou consentir un prêt.
Point de vigilance pour les gérants majoritaires : les dividendes versés par la SELARL qui excèdent 10 % du capital social, des primes d’émission et des sommes versées en compte courant d’associé sont soumis aux cotisations sociales TNS (et non au prélèvement forfaitaire unique de 12,8 %). Cette règle, souvent sous-estimée, peut significativement réduire l’avantage fiscal d’une politique de distribution excessive. |
Construire une trésorerie solide : les bonnes pratiques opérationnelles
- Séparer la trésorerie de fonctionnement de la trésorerie excédentaire : C’est le premier principe de gestion, et le plus souvent négligé. La trésorerie de fonctionnement est celle dont la société a besoin pour payer ses charges courantes : loyer, salaires éventuels, cotisations sociales, TVA, IS. Son niveau minimum recommandé est de deux à trois mois de charges fixes. La trésorerie excédentaire est tout ce qui dépasse ce matelas de sécurité. C’est sur cette partie — et uniquement sur elle — qu’une stratégie de placement doit être mise en œuvre. Mélanger les deux est une erreur fréquente : elle conduit soit à immobiliser des fonds opérationnels sur des supports peu liquides, soit à ne rien placer par peur de manquer de liquidités.
- Le lissage de rémunération comme outil de gestion fiscale : L’un des avantages concrets de l’accumulation de trésorerie est la capacité à lisser la rémunération dans le temps. En se versant une rémunération constante — même les années à faible activité — le gérant évite les pics de revenus qui font mécaniquement monter la tranche marginale d’imposition. Un professionnel qui touche 150 000 € une année et 70 000 € l’autre paiera globalement plus d’impôts que celui qui se verse 110 000 € chaque année, toutes choses égales par ailleurs. La trésorerie joue ici le rôle d’un tampon : les bonnes années, on rémunère le strict nécessaire et on laisse les excédents en société. Les mauvaises années (accident, maladie, creux d’activité), on complète la rémunération par un prélèvement sur cette réserve.
- Comptabilité d’engagement et suivi du BFR : Contrairement à l’entreprise individuelle, une SELARL doit tenir une comptabilité d’engagement : chaque créance et chaque dette est enregistrée à la date où elle naît, pas à la date d’encaissement ou de paiement. Cette obligation implique un suivi précis du besoin en fonds de roulement (BFR) — c’est-à-dire la différence entre les créances clients et les dettes fournisseurs. En pratique, les professionnels libéraux règlent rarement en différé, ce qui limite le BFR. Mais pour les cabinets qui travaillent avec des mutuelles, des caisses de sécurité sociale ou des collectivités publiques, les délais de règlement peuvent atteindre 30 à 60 jours et créer des décalages de trésorerie significatifs à anticiper.
La SELARL est recommandée à partir d’un chiffre d’affaires annuel d’au moins 70 000 €. En dessous, les frais fixes (expert-comptable : 2 500 à 5 000 €/an, frais de création, cotisations minimales même sans rémunération) peuvent neutraliser le gain fiscal. |
Placer la trésorerie excédentaire : les options disponibles en 2026
Une trésorerie qui ne travaille pas se déprécie. La question n’est pas de savoir si placer, mais comment et avec quel horizon. La réponse dépend de trois paramètres : la disponibilité nécessaire des fonds, le niveau de risque accepté, et la durée de placement envisagée.
Placement | Rendement indicatif 2026 | Liquidité | Risque |
Compte à terme (CAT) | 2,10 % à 2,65 % brut/an selon durée | Sortie en 30 jours (pénalité possible) | Aucun — capital garanti FGDR 100 k€ |
Fonds monétaire (SICAV) | 2,0 % à 2,5 % net estimé | Très bonne (J+1 à J+3) | Très faible |
Fonds euro (contrat capitalisation) | 1 % à 5 % selon assureur | Rachat en quelques semaines | Faible — capital garanti |
Usufruit temporaire de SCPI | 4 % à 5 % estimé (rendement locatif) | Faible — marché secondaire limité | Modéré — risque de défaut SCPI |
Contrat de capitalisation (UC) | 4 % à 7 % selon UC choisies | Rachat partiel possible | Modéré à élevé selon unités de compte |
Compte-titres (CTO société) | Variable — marché | Très bonne (liquidité boursière) | Élevé — actions, obligations |
Private equity / crowdfunding | > 4 % espéré | Faible — illiquide 3 à 7 ans | Élevé — risque de perte totale |
Le compte à terme (CAT) : l'outil de base du court terme
En 2026, après la baisse progressive des taux BCE, les meilleurs CAT professionnels affichent entre 2,10 % et 2,65 % brut annuel selon la durée. C’est moins attractif qu’en 2024 (3 à 4 %), mais supérieur au Livret A (1,7 % net en 2026). Le CAT reste le placement de référence pour la trésorerie de court terme : capital garanti, taux connu à l’avance, couverture FGDR à 100 000 € par établissement.
Stratégie recommandée : échelonner plusieurs CAT avec des échéances différentes (3, 6, 12, 18 mois). Cela permet de disposer régulièrement de liquidités arrivant à maturité tout en capturant des taux progressifs sur les tranches longues. Pour une SELARL avec 200 000 € de trésorerie excédentaire, ouvrir quatre CAT de 50 000 € sur des durées différentes est plus souple qu’un placement unique.
Attention : les intérêts d’un CAT sont intégrés au résultat imposable de la SELARL dans l’exercice au cours duquel ils courent. Il n’y a pas de report d’imposition — contrairement au contrat de capitalisation.
Le contrat de capitalisation : l'enveloppe fiscale de moyen/long terme
Le contrat de capitalisation pour personne morale à l’IS est souvent méconnu mais très adapté à la SELARL. Son principe : les plus-values ne sont pas imposées en temps réel mais selon une méthode actuarielle forfaitaire (fraction de la valorisation réelle, calculée sur la base du TME). Les rachats totaux ou partiels sont imposés à l’IS au taux applicable.
L’avantage principal : le report d’imposition. L’argent placé dans un contrat de capitalisation continue de capitaliser sans friction fiscale annuelle significative, à condition de ne pas racheter. C’est particulièrement adapté à une logique de préparation de la retraite : les excédents capitalisés pendant la vie active sont disponibles au moment du passage en holding ou de la cession.
Il peut intégrer des fonds euros (garantie du capital), des unités de compte actions ou obligations, et des SCPI. C’est une enveloppe multi-supports, ce qui le différencie fondamentalement du CAT.
L'usufruit temporaire de parts de SCPI
La technique de l’usufruit temporaire de SCPI est spécifique aux personnes morales à l’IS. La SELARL acquiert l’usufruit de parts de SCPI pour une durée déterminée (généralement 5 à 10 ans) à un prix décoté. Elle perçoit les revenus locatifs sur toute la période, et l’usufruit s’éteint à l’échéance sans aucun flux. En comptabilité, la valeur de l’usufruit est amortissable sur sa durée, créant une charge déductible qui réduit le résultat IS.
Rendement indicatif : 4 % à 5 % par an en 2026, avec un rendement moyen des SCPI établi entre 4,5 % et 6 % brut selon les études sectorielles (ASPIM). Ce mécanisme convient à une SELARL qui dispose d’un excédent stable sur 5 à 10 ans et souhaite optimiser la fiscalité IS par la déductibilité de l’amortissement.
Risque à ne pas négliger : le risque de défaut de la SCPI elle-même. En cas de baisse du marché immobilier ou de difficultés de la société de gestion, les revenus peuvent être réduits ou suspendus. La liquidité est limitée : la revente d’usufruit de SCPI sur le marché secondaire est peu fluide.
La politique de distribution : dividendes, rémunération et arbitrages
La gestion de la trésorerie d’une SELARL est indissociable de la politique de rémunération. Chaque euro distribué en dividende ou en rémunération suit un régime fiscal différent. L’optimisation consiste à trouver le bon équilibre entre ces deux canaux de sortie.
Critère | Rémunération technique (BNC) | Rémunération de mandat | Dividendes |
Catégorie fiscale | BNC (déclaration 2035) depuis 2025 | Traitements et salaires (Art. 62 CGI) | PFU 12,8 % + PS 17,2 % = 30 % |
Cotisations sociales | Cotisations TNS (~40 % du net) | Assimilé-salarié (gérant minoritaire) | Oui si > 10 % capital social (gérant majoritaire) |
Déductibilité IS | Oui — charge déductible du résultat | Oui — charge déductible du résultat | Non — prélevés sur le bénéfice après IS |
Abattement | Plus d’abattement 10 % depuis 2025 | Abattement 10 % maintenu | Abattement 40 % si option barème IR |
Sources : Noun Partners (mars 2026), Terrae Patrimoine, LegalStart, réponse ministérielle JO 10 fév. 2026.
La règle des 10 % sur les dividendes : pour le gérant majoritaire de SELARL, les dividendes versés qui dépassent 10 % de la somme (capital social + primes d’émission + sommes versées en compte courant d’associé) sont requalifiés en rémunération et soumis aux cotisations sociales TNS. Cette règle oblige à calibrer soigneusement le capital social lors de la création ou lors d’une augmentation, et à piloter le compte courant d’associé avec rigueur.
Exemple chiffré : une SELARL avec 10 000 € de capital social et 0 € en compte courant d’associé. Le gérant majoritaire peut distribuer jusqu’à 1 000 € de dividendes (10 % × 10 000 €) sans cotisations sociales supplémentaires. Au-delà, chaque euro est traité comme une rémunération. Pour augmenter ce seuil, il faut augmenter le capital social ou alimenter le compte courant — ce qui modifie l’assiette de calcul. |
Réinvestir la trésorerie : stratégies patrimoniales
L'investissement immobilier via une SCI
C’est la voie la plus fréquente. La SELARL ne peut pas détenir directement un bien locatif non professionnel, mais elle peut participer au capital ou consentir un prêt à une SCI créée à cet effet. Le schéma classique : la SELARL apporte un capital ou prête des fonds à la SCI, qui contracte un emprunt bancaire complémentaire pour acquérir un bien immobilier.
Avantage de la structure SCI + SELARL : dissociation entre le patrimoine immobilier et l’activité libérale. Lors de la cession de la SELARL (retraite, changement d’activité), le professionnel peut conserver la propriété des locaux professionnels via la SCI et les louer à son successeur. La détention peut être mixte : la SELARL détient 20 % de la SCI et le gérant détient les 80 % restants à titre personnel, par exemple.
La SPFPL (Société de Participations Financières de Professions Libérales) comme holding
Pour les professionnels qui souhaitent aller plus loin dans la structuration patrimoniale, la SPFPL permet d’interposer une holding entre le gérant et la SELARL. Les dividendes remontent de la SELARL vers la SPFPL sous le régime mère-fille : seule 5 % de la somme est réintégrée dans le résultat imposable, ce qui revient à une imposition effective de 1,25 % (5 % × 25 % d’IS) plutôt que 25 %.
Cette technique est particulièrement puissante pour les professionnels ayant plusieurs structures ou souhaitant investir massivement en immobilier ou en private equity depuis la holding. Elle implique une complexité administrative supplémentaire (AG, publications, deux déclarations fiscales) et des coûts de gestion plus élevés. Elle s’adresse typiquement aux SELARL dégageant plus de 150 000 à 200 000 € de bénéfices annuels.
Fin du dispositif d’amortissement des fonds libéraux : le dispositif permettant d’amortir les fonds libéraux acquis entre 2022 et 2025 sur 10 ans a pris fin le 31 décembre 2025. Les fonds acquis depuis 2026 ne bénéficient plus de cet avantage fiscal. Cette suppression renforce l’importance d’une stratégie de rémunération et de trésorerie bien calibrée dès la création. |
Les erreurs à éviter et les risques à anticiper
- Ne pas confondre trésorerie de la société et revenus personnels : C’est l’erreur la plus fréquente, et la plus dangereuse fiscalement. L’argent sur le compte de la SELARL n’appartient pas personnellement au gérant. Tout prélèvement doit être qualifié juridiquement : rémunération, dividende, remboursement de frais ou remboursement de compte courant d’associé. Un virement non qualifié peut être requalifié en rémunération déguisée lors d’un contrôle fiscal, avec redressement et pénalités.
- Sous-capitaliser la société au départ : Un capital social trop bas réduit le seuil de dividendes non soumis à cotisations sociales (règle des 10 %). Pour un gérant majoritaire qui prévoit de distribuer des dividendes significatifs, un capital social de 10 000 à 50 000 € est bien plus pertinent qu’un capital symbolique de 1 000 €. La décision se prend à la création et n’est pas facilement réversible à moindre coût.
- Ignorer les cotisations minimales en début d’activité : La SELARL impose des cotisations sociales minimales même en l’absence de rémunération, notamment en début d’activité. Ces charges fixes peuvent peser lourd sur la trésorerie les premières années, avant que l’activité n’ait atteint son régime de croisière. Il est impératif de les provisionner dès la création, sans attendre le premier avis de cotisation.
- Laisser la trésorerie sur un compte courant non rémunéré : C’est le piège du confort : l’argent est là, disponible, et l’inertie fait qu’on ne le place pas. À un taux d’inflation de 2 %, 300 000 € de trésorerie dormante perd 6 000 € de pouvoir d’achat réel chaque année. Sur dix ans, la perte dépasse 50 000 € en termes de valeur. La mise en place d’au moins un CAT à court terme est une décision minimale que tout gérant devrait prendre dès que la trésorerie excède deux mois de charges.
- Négliger la dissociation des flux de rémunération depuis 2025 : Depuis 2025, la rémunération technique (libérale) et la rémunération de mandat (gérance) obéissent à des régimes fiscaux distincts. Ne pas les distinguer dans la comptabilité expose à un risque de redressement. L’administration fiscale attend que chaque flux soit justifié et documenté : PV d’assemblée générale pour les dividendes, bulletin de rémunération pour la gérance, note d’honoraires pour l’activité libérale. La documentation a été renforcée en 2026 selon les praticiens du droit fiscal.
Ce qu'il faut retenir
La trésorerie d’une SELARL n’est pas un problème à résoudre, c’est un levier à piloter. La distinction entre trésorerie de fonctionnement et trésorerie excédentaire est le premier geste de gestion. Tout le reste découle de là : le choix du placement (CAT, contrat de capitalisation, SCPI), la politique de rémunération versus dividendes, et la structuration patrimoniale à plus long terme (SCI, SPFPL).
Les changements de 2025 — imposition des rémunérations techniques en BNC, suppression de l’abattement de 10 %, fin du dispositif d’amortissement des fonds libéraux — ont accru la complexité réglementaire. La documentation et le suivi de chaque flux financier sont devenus des exigences incontournables, non plus seulement de bonne gestion mais de conformité fiscale.
Dans ce contexte, le recours à un expert-comptable et à un conseiller en gestion de patrimoine n’est pas un luxe. C’est la condition pour que la SELARL joue pleinement son rôle : transformer le travail du professionnel libéral en patrimoine durable.



